Chapitre 2
Il est toujours là, juste en face. À moins de deux mètres. Son dos contre la porte, son visage à moitié tourné vers moi. Il tremble encore. Par moments plus que d’autres.
Je le surveille. J’essaie de voir s’il respire. Parfois j’ai l’impression que oui, parfois je doute. La lumière est trop faible, mes yeux trop fatigués, mes nerfs à vif. J’ai l’impression d’avoir vieilli de dix ans en dix minutes.
Je reste immobile, silencieuse. Le cœur toujours en vrac, les pensées qui tournent, des questions qui tournent dans ma tête.
Je ne sais pas ce qu’il s’est passé. Je ne sais pas qui ils étaient, dehors, ni ce qu’ils lui ont fait. Mais je sais qu’il ne va pas bien. Et je sais que je ne dormirai pas.
Pas cette nuit.
Je crois que je n’ai pas bougé depuis des heures. Je guette ses mouvements, ses soupirs, ses gémissements. Il ne bouge pas vraiment. Il a juste des spasmes.
Je tends l’oreille. L’immeuble fait des bruits inhabituels. Des portes qui claquent, des pas rapides dans l’escalier, des éclats de voix parfois, étouffés par les murs. À chaque son, je tressaille. Je ne sais pas s’ils sont partis, s’ils reviendront. S’ils savent que je suis là. Que ce mec est là.
Je n’ose pas parler. Pas lui dire un mot. Pas me lever. Pas approcher.
Et si je le touche et qu’il est froid ?
Et s’il est mort ?
Ah non. Il sanglote.
Encore un long silence. Et s’il mourait. Là, contre ma porte. Juste à quelques pas.
J’ai envie d’appeler à l’aide. Mais je n’ose pas. Pas la police. Pas encore. Il avait peur. Il s’est caché ici et je ne sais même pas qui il est.
Et s’ils le cherchent encore ? Et si je les fais revenir ? Et si la police débarquait, frappait à ma porte ? Qu’est ce qui se passerait ?
Je reste à le surveiller. À écouter l’immeuble. À attendre je ne sais quoi. Le matin, peut-être. Ou un signe. M’assurer qu’il respire entre deux accès de tremblements, de râles, de sanglots...
Je n’ose pas éclairer.
Je sais où est l’interrupteur. Je pourrais tendre la main. Juste un pas, et la pièce serait baignée de jaune pâle. Mais je n’y arrive pas. J’ai peur de ce que je verrais. De ce que je ne verrais pas. J’ai peur de trahir notre présence surtout.
La sirène s’est éloignée. La police ne venait pas ici. Le danger peut revenir.
Alors je reste dans la pénombre, à peine diluée par la télé qui tourne encore. Des images qui bougent sans que je sache les identifier, des bribes de son. Le programme de nuit, juste assez pour repousser l’obscurité.
Et puis, au bout d’un moment… elle s’éteint. Automatiquement.
Un clic léger, presque poli qui me fait sursauter. L’écran devient noir. Et la pièce, d’un coup, bascule dans le vide.
Je retiens un cri. J’ai le cœur qui s’emballe. Je scrute l’ombre là où l’homme se trouve, mais je ne vois plus rien. Juste une silhouette floue, peut-être. Ou est-ce mon imagination ?
Tétanisée.
Le noir devient épais, collant. Il se glisse entre mes pensées, y insinue tous les scénarios.
Je n’entends rien depuis de longues minutes. Et s’il était mort ? L’idée me hante.
Et s’ils revenaient, là, maintenant, dans ce noir total ?
Je reste assise sur le lit, frissonnante, le dos contre le mur, les bras toujours serrés autour de mes jambes repliées contre ma poitrine. Mes yeux brûlent, mais je ne les ferme pas. Je ne veux pas dormir. Je ne peux pas.
J’attends.
Le temps devient étrange. Élastique. Je ne sais plus combien d’heures passent. Je perds le fil.
Un silence de plomb seulement interrompu par ses spasmes.
À un moment, imperceptiblement, le noir commence à changer.
Pas de bruit, pas d’annonce. Mais je sens que la nuit recule. Un peu de lumière s’insinue sous le rideau pourri, grise, timide. L’aube, enfin.
Je me soulève à peine. Juste assez pour voir un peu.
Je me parle à voix basse.
« T’es une trouillarde, Jade. Une grosse bécasse. Voilà ce que t’es. Allez ! Bouge ! »
Je me redresse d’un coup, presque malgré moi, comme si j’avais reçu une impulsion électrique. J’ai les jambes engourdies, le dos raide, la gorge sèche. Mais je suis debout. Et maintenant, j’y vais.
Il est toujours collé contre la porte, inerte.
Je m’approche à petits pas lents, prudents. Mon cœur tape si fort qu’il me brouille l’ouïe. Un pas. Deux. Trois. J’arrive à portée de bras. Je tends la main. Je n’arrive pas à le toucher. J’ai l’impression que je vais me brûler à son contact alors je l’observe en gardant mes distances. Son visage est brillant de sueur, pâle dans la lumière grise du matin. Il a l’air si jeune, si paumé. Mais il respire. J’en suis presque sûre. Un frémissement dans sa poitrine, très léger. Ou alors je me persuade. Il est vivant mais son visage est en sang, meurtri.
Je me penche un peu, prudente. Ma voix sort plus sèche que je ne l’aurais cru.
« Hé ! Il faut… il faut que tu partes. Maintenant. J’ai… J’ai du boulot. Je peux pas… »
Je ne termine pas ma phrase.
C’est ridicule. Tout est ridicule. J’ai passé la nuit à flipper qu’il meure dans mon studio, et maintenant je veux le foutre dehors comme un chien.
Mais je ne peux pas faire autrement. Je suis à bout. Et lui… il ne réagit pas.
Je fronce les sourcils. Un doute me traverse. Il devrait bouger. Il aurait dû grogner, râler, dire quelque chose.
« Hé… Tu m’entends ? »
J’ose tendre la main pour le secouer un peu.
Et là, je sens l’humidité sur ses vêtements.
Pas de la sueur.
Du sang.
Je
recule précipitamment jusqu’à la table basse, saisis mon téléphone. Il
faut que je fasse quelque chose. Il saigne beaucoup, depuis des heures.
Il est en train de me glisser entre les mains. Si je ne fais rien il va
mourir. Chez moi. Je ne sais pas ce qui est pire : que ce jeune meure
sans que je réagisse ou que ça arrive sur le sol de mon studio.
J’ai les doigts qui tremblent, mais je tape déjà le “1”… mais il murmure.
« Please… no phone… »
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