chapitre 3

 

Sa voix est faible, éraillée, presque inaudible. Je me retourne. Il me regarde à moitié, les paupières gonflées et noires, les yeux entrouverts, larmoyants, pas sûrs. Il essaie de parler encore mais sa bouche tremble. Il secoue un peu la tête.

« No… police… »

En même temps, c’est pas la police que j’appelais mais je devrais sûrement. Je reste plantée au milieu de la pièce, le téléphone dans une main, son regard implorant qui soutient le mien à travers ses paupières gonflées qui noircissent à vue d’œil 

Il ne parle pas français visiblement. Un peu d’anglais mais moi, l’anglais, ce n’est pas mon fort, surtout comme ça, avec la panique, le stress, le manque de sommeil. Et pourtant je comprends.

Il ne veut pas que j’appelle. Ni la police, ni personne.

Je bafouille, en anglais, avec mon accent tout pourri :

« You… you need doctor. You  blood. You… »

Je montre son flanc, son sweat imbibé. Il secoue encore la tête. Ses lèvres bougent encore. Je crois qu’il dit “danger” ou “trouble”, je ne sais pas.

Qu’est-ce que je fais ?
 Si je n’appelle pas, il peut mourir ici.
 Si j’appelle,
je risque de faire venir les mauvaises personnes.

Moi, je voudrais qu’il parte. Tout de suite. Que je puisse poursuivre ma vie normale, aller bosser, comme d’habitude.

Mais il me supplie du regard, ce regard étrange aux pupilles complètement dilatées. Effrayant. Ce n’est même pas pour qu’on le soigne. Juste pour que je n’appelle pas.

Il transpire pourtant il tremble de froid. La fièvre ?

Ok, je pose le smartphone sur la table basse mais je suis paumée.

J’ai peur.  J’ai ce type blessé dans mon studio qui saigne et me regarde comme si j’étais son dernier espoir.

Une idée me traverse. Comme un éclair : L’ambassade !

Pas la police. Pas l’hôpital. Pas le SAMU, ok, mais l’ambassade. Ils pourront peut-être faire quelque chose. L’aider sans le foutre dans la merde. Sans me foutre dans la merde moi non plus.

Je baisse les yeux vers lui. Il ne m’écoute plus. Ses paupières papillonnent. Il lutte pour ne pas sombrer, mais je sens qu’il lâche prise. Il ne tiendra pas longtemps.

Je m’agenouille, lui attrape doucement le bras, essaie de le faire réagir.

« You… where ? Country ? You… ambassy ? Ambassy ? Tu comprends ? »

Je mime un drapeau avec ma main. Un drapeau ? C’est ridicule. J’ai l’air d’une folle. En plus, il doit bien comprendre mon anglais lamentable.

Il fronce à peine les sourcils. Murmure quelque chose. Trop bas. Trop embrouillé. Un mot, peut-être un nom. Je n’arrive pas à le saisir.

« What country ? Please. Help me help you. Aide moi à t’aider. Je ne sais pas quoi faire. »

Il murmure.

Un souffle. À peine audible. Je me penche. Il répète, très bas. Quoi ? Alors dans un effort, aussi clairement que sa voix faible le lui permet :

« Colle… YouHannnn »

Quoi ? Colle ???? hein ????
 attends… colle, non pas colle, « call » appeler. Il veut que je téléphone mais à qui ?

« Qui ça ? Who ? »

Il murmure, à peine audible, je suis obligée de me pencher vers son visage pour l’entendre

« Youhann… »

Sa tête retombe un peu en avant. Je le rattrape de justesse, glisse un coussin sous lui. Aussi tremblante que lui.

« D’accord. YouhannYouhann comment ? C’est un prénom ? Un mec ou une femme ? Il est où ? »

Aucune réponse.

Pas d’ambassade. Pas de police. Juste… Youhann. Je suis censée faire quoi avec ça ?

Je regarde autour de moi. Pas de sac, pas de portefeuille, rien. Il n’a rien amené. Il s’est juste effondré ici comme une épave.

Je murmure :

« Tu veux que j’appelle Youhann… Mais j’ai pas son numéro, bordel… »

Je le fixe encore. Il est pâle, tremblant, secoué de spasmes. Je ne peux pas le laisser comme ça.

D’accord...

D’accord...

Je vais l’aider. Mais comment, putain… Comment ?

Je tourne en rond. Si j’avais une pièce d’identité, un téléphone, n’importe quoi !  Il doit bien avoir quelque chose sur lui, non ?

Je réalise que je m’apprête à fouiller un inconnu inconscient, blessé. ça me terrifie mais je n’ai pas le choix. Je m’excuse à mi voix comme si ça changeait quoi que ce soit et je tâte les poches de son jean. Rien. Il ne réagit pas. Je continue. Rien. Pas de téléphone. Pas de papiers. Même pas une clé, un ticket, un bout de papier froissé.

Je fouille plus vite, de plus en plus fébrile. Je vérifie même sous son t-shirt, du bout des doigts, avec une gêne terrible qui me serre la gorge. Mais non. Il n’a rien. Rien à part une entaille profonde, sanglante, dégoulinante à la limite de la ceinture de son jean. Il a gémi quand je l’ai maladroitement touchée. Et maintenant, son sang sur ma main me donne la nausée. J’ai froid. Terrifiée, vraiment.

Je recule d’un pas pour avoir une vue d’ensemble, pour mieux comprendre. Et oui, c’est plus clair vu de là :

Il s’est fait dépouiller. On l’a agressé,  poursuivi. Peut-être qu’il s’est échappé de justesse. Peut-être qu’il a ouvert ma porte parce que c’était la dernière, en haut des escaliers, la seule qui n’était pas verrouillée. Et il doit être vraiment secoué pour trembler comme ça.

Maintenant, il est là. Dans mon studio. Blessé, sans nom, sans papiers, sans téléphone. Il se vide. Et il me demande d’appeler Youhann.

Je me rassieds au bord du lit. J’ai les mains moites, mélange de son sang et de ma propre sueur. Mes yeux piquent.

« Youhann quoi, bordel ? Youhann comment ? Youhann où ? Tu crois que j’ai un annuaire des Youhann au fond de ma commode ? »

Je ris nerveusement. Un éclat qui sonne faux, trop fort dans le silence.

Il remue à peine, dans sa demi conscience. Comme s’il avait entendu. Comme si Youhann était tout ce qui le rattachait encore à la réalité.

Je suis bloquée. Piégée.

« Très bien, mec. On va faire comme tu veux. Pas d’ambassade. Pas de téléphone. Youhann. » Invisible. Injoignable.

Je vais devoir résoudre une énigme, un mystère. Chercher un miracle.

Comment on fait ?

Alors je fais ce que je peux. Oui, je peux au moins l’hydrater. Ça me semble le truc à faire. Depuis des heures qu’il est là, qu’il saigne...

Je vais dans la kitchenette me rincer les mains nerveusement puis je prends un verre. Je le remplis d’eau du robinet, tiède. Encore tremblante, mais j’arrive à ne rien renverser.

Je reviens vers lui. Il est toujours à moitié allongé, la tête basse. Il respire, c’est déjà ça. Toujours ces spasmes inquiétants. Je m’accroupis doucement à côté, sans le toucher tout de suite.

« Hé… tu peux boire ? »

Il ne répond pas. J’approche le verre de ses lèvres, lentement. Il ne bouge pas, puis soudain, un petit geste de la main. Un réflexe. Il tente de relever la tête, dans un cri de douleur.

Je glisse la mienne dans son dos pour le soutenir. Je sens ses muscles se contracter sous mes doigts. Il est brûlant. Je cale le verre contre ses lèvres. Il boit une gorgée. Deux. Pas plus. Puis il tourne la tête.

Je pose le verre par terre.

« Ça va… doucement. Tranquille.»

Je reste là un moment, assise à côté de lui, sans rien dire. Je l’observe.

Son visage est marqué de traces de coups, d’hématomes qui sont en train de changer de couleur, la mâchoire déformée. Du sang coule du coin de ses lèvres et de son arcade sourcilière. Il a pris cher. Il a un air presque enfantin malgré un début de barbe. C’est un grand gamin en fait. Peut-être vingt ans. Pas bien plus.

Je cherche un indice. Un tatouage. Un bijou. Quelque chose. Mais je ne vois rien. Il est secret. Anonyme. Pourquoi chez moi ?

Je lâche un soupir de frustration.

« Tu t’appelles comment ? Ton prénom à toi. Pas Youhann hein. »

Ses paupières battent faiblement. Je devine à peine ses iris bleus autour de ses pupilles dilatées. Il ne répond pas.

Je crois qu’il s’endort à nouveau. Ou il s’évanouit. Je ne sais pas. Il glisse un peu sur le côté, et cette fois je le retiens vraiment. Mes bras l’enveloppent sans réfléchir. Je ne comprends pas ces secousses que je ressens contre moi. C’est la fièvre qui le fait trembler comme ça ? Je me dis que si ça s’arrête, il ne se réveillera pas.

Je le soutiens encore quand il remue à nouveau. Lentement. Comme à travers la boue.

Il lève la main en grimaçant de douleur. Pas vers moi. Vers la table basse où j’ai laissé mon téléphone tout à l’heure.

Il le désigne du menton, à peine. Un geste faible, mais clair.

« tu veux mon téléphone ? »

Il ne répond pas. Il ferme les yeux une seconde, trop épuisé. Puis il les rouvre. Je lis dans son regard une chose qui me cloue : la détermination. Il a l’air au bout de sa vie, mais il tient à ça. À ce coup de fil à ce Youhann ?

Je le lui tends.

« Mais si tu comptes trouver le numéro de ton pote dans mon répertoire, tu as tout faux, mec. »

Il le prend. Mal. Presque à deux mains. Il le cale maladroitement contre sa cuisse. Ses doigts sont pleins de sang. J’ai envie de le lui reprendre, de lui dire d’arrêter, de se reposer… mais je n’en fais rien.

Il glisse lentement son doigt sur l’écran. Déverrouille sans code. Ma prudence légendaire : aucune sécurité sur mon smartphone. En même temps, qui voudrait voler mes informations personnelles ? 

Il va dans le clavier. Il tape. Un chiffre. Puis un autre. Il s’arrête. Tremble. Reprend.

Sidérant ! Qui de nos jours est encore capable de composer un numéro de mémoire ? Il doit être vraiment important, ce Youhann. Si ça se trouve c’est son mec. Il est homo ? Mais c’est peut-être une femme. J’en sais rien. 


 

Le téléphone sonne. Une fois. Deux fois. Il ferme les yeux, presque soulagé, comme si le fait de lancer cet appel avait été son seul but.

Puis ses yeux se révulsent. Sa main lâche l’appareil. Il s’évanouit. Le téléphone tombe.

Je me précipite.

« Allô ? »

Un silence. Puis une voix. Masculine.

« yo ? »

C’est donc un homme.

Je serre l’appareil contre mon oreille. J’ai la gorge nouée. Je répète comme je l’ai entendu :

« You Hann ?» 

Silence. Puis la voix reprend. Plus nette, plus vive.

Des mots que je ne comprends pas

ça va être simple pour s’expliquer. Je tente avec mes souvenirs d’anglais d’élève nulle qui a tout lâché en troisième.

« He… he hurt. Blessé. He say… "Call Youhann". Seulement « Call Youhann » »

La respiration de l’homme se fait plus rapide. Puis un seul mot, net, dur, tombé comme une pierre :

« Where ? »

Tout ce que transmet sa voix, c’est une émotion forte, une espèce de panique. Comme s’il savait déjà exactement de quoi il s’agit . Il attend. Il exige.

Il ne dit pas “Is he okay ?”, ni “What happened ?”, ni “Thank you for calling”. Rien de tout ça. Il répète, insistant :
 « Where is he ? »

Il y a une note… pas dure, non, mais fatiguée. Comme un « putain, pas encore ». Une lassitude mêlée à quelque chose d’autre. De l’inquiétude, sûrement. Ou de la colère contenue.
 Je réponds dans un réflexe comme si j’étais en train de remplir un papier officiel.

« Paris… France. Paris. »

Un silence. Court. Juste assez long pour que je réalise que je ne dois pas donner des informations personnelles aussi facilement.

Il reprend, plus vite.

« address ? »

« I…who are you ? »

Oui, t’es qui, toi d’abord ?

Il m’interrompt, d’un ton agacé :

« I’m his brother. »

Brother, c’est frère...

Il le dit comme une évidence. Mais moi, je ne suis sûre de rien. Qui appellerait son frère dans une situation pareille ? Quelle idée ! Enfin, pas moi. Je n’ai pas de frère. Alors il faut que j’explique un peu, quand même, même s’il ne demande rien.

« He... Hurt. No identity. No phone. Just… Call Youhann. »

Un soupir, audible.

« Fuck… »

Il ne le dit pas fort. Mais je l’entends très bien. Ouais, fait chier, quoi.

Alors je m’énerve.

« Tu vas l’aider oui ou merde ? Il faut venir le chercher. »

Je ne sais même plus en quelle langue je parle.

« Because if not, Moi j’appelle une ambulance ou la police…. »

Il me coupe la parole, irrité.
 « No !  I come. Send the address by text message. »

Et il raccroche.

Comme ça ! Démerde toi ! Ça va que je suis une fille débrouillarde. Et ça va que j’espère bien que quelqu’un va venir chercher ce grand gamin qui gît chez moi, que je puisse enfin reprendre ma vie tranquille, aller scanner les courses des mamies au supermarché. Ouais, elle est tellement excitante, ma vie !

Je prends une grande inspiration. Puis j’ouvre l’appli messages, le dernier numéro appelé.

« 17 rue des Peupliers (Paris) »

J’ajoute juste :

« Pas de code en bas. Monte au 6e »

Puis, après une seconde :

« fais vite. »

Message envoyé. Et il n’a qu’à se débrouiller pour traduire.

Je repose mon téléphone. Je le regarde une seconde, comme s’il allait me dire ce qui va se passer maintenant. Je dois être carrément inconsciente de demander à un deuxième inconnu de venir chez moi. Comme si je n’étais pas assez emmerdée avec celui-là.

Je tourne les yeux vers lui.

Inconscient. Fragile. Il ressemble à un gosse abandonné. Il tremble toujours beaucoup. Il fait pitié, un peu, quand même. J’arrange doucement le coussin sous sa tête et le couvre avec le plaid miteux qui me tient chaud, les soirs d’hiver, quand je somnole devant la télé, sur mon fauteuil pourri.

Et maintenant, il n’y a plus qu’à attendre. Le 6e étage sans ascenseur, ce type va s’en souvenir. Je ne l’ai pas averti.

J’ai froid. J’ai faim. J’ai mal au crâne. Je crois que je vais pleurer, mais je ne suis même plus sûre d’en avoir l’énergie.

Je m’assieds, sur mon lit. Et je guette.

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