Chapitre 1
Je ne vais pas me plaindre.
De nos jours, te payer un studio dans Paris quand tu es une fille seule
avec un petit salaire de caissière, c’est déjà un exploit.
Le quartier est craignos, les voisins chelous, sixième étage sans ascenseur.
Pas de code pour entrer en bas.
D’ailleurs, il y a souvent des seringues qui traînent dans les escaliers.
T’as plutôt intérêt à bien verrouiller ta porte.
Ce soir, je suis crevée.
J’ai fait mon plein en sortant du boulot, j’ai grimpé mes six étages
avec des sacs lourds, et je m’affale dans le fauteuil, soupe en brique à
la main, télé en fond sonore.
Et je m’endors.
Pas longtemps… je crois.
Un courant d’air. Un grincement. La porte qui claque.
J’ouvre les yeux. Il fait nuit. Il est plus tard que je le pensais. À la douce lumière de la télé qui est restée allumée je distingue une silhouette. Un intrus, tremblant, essoufflé. Il murmure
« Help ! »
Et il s’écroule en glissant contre la porte.
Putain ! J’ai pas verrouillé la porte !
C’est tout petit chez moi. Juste la place pour un lit, mon fauteuil, ma télé, une kitchenette avec un micro-ondes, une plaque électrique et un évier devant la fenêtre avec un mini-frigo en dessous. Douche et toilettes prévues pour un des sept nains.
Cet inconnu est recroquevillé contre la porte d’entrée, secoué de spasmes, la respiration saccadée. Je le devine seulement éclairé par la lumière de la télé.
J’entends des bruits inhabituels, inquiétants, qui viennent de la rue mais aussi de l’intérieur de l’immeuble.
Des éclats de voix, des pas précipités, des portes qui claquent…
J’ai peur.
Je voudrais m’enfermer à double tour et me cacher sous ma couverture.
Mais qu’est-ce que je dois faire de lui ?
S’il est dangereux ? Je n’ai rien pour me défendre.
Il est à moins de deux mètres de moi.
Les bruits se rapprochent.
Des gens montent.
Si ça se trouve… c’est la police.
Il est en cavale…
Ou si ça se trouve il est poursuivi. À sa façon de respirer il a peur aussi. Et s’il a pu entrer ses poursuiveurs pourront entrer aussi.
J’appelle au secours ?
Il est collé à la porte, bras serrés autour des genoux remontés sur son torse, comme s’il voulait se faire plus petit et disparaître.
Je ne vois pas bien son visage. La télé jette juste assez de lumière pour le dessiner en ombres.
Il est à un mètre. Peut-être moins.
Trop près.
Les voix montent dans la cage d’escalier. Des éclats. Une agitation que je ne comprends pas mais ce qui est sûr, c’est que ce n’est pas une présence amicale.
J’essaie de trouver la force. J’ai la main à moitié levée. Je sais que je dois verrouiller cette foutue porte, mais il est contre. Il faut que je l’approche. Mon souffle me fait mal dans la gorge.
Il ne bouge pas. Juste une épaule qui tremble, imperceptiblement.
Je
tends la main, doucement, je rase le mur pour ne pas l’effleurer et
quand mes doigts entrent en contact avec la poignée, j’entends un bruit
étouffé.
Un sanglot.
Mais il ne dit rien.
Je tire le verrou.
Un clic sec. Comme une barrière qu’on abaisse entre le dehors et nous. Nous voilà seuls. Je dois être folle. Je m’enferme avec un inconnu au lieu de sortir et de crier à l’aide. Mais mon instinct me dit que ce qui est dans le hall est plus dangereux que ce mec qui pleure.
J’ai verrouillé la porte juste à temps : Un coup la secoue aussitôt. Sec. Nerveux. Puis un deuxième, plus fort. Des voix menaçantes étouffées par le battant. Quelqu’un frappe de toutes ses forces comme s’il pouvait m’arracher la peur à travers le bois.
Mon dos est collé contre le mur. Mes genoux tremblent. Mon souffle est trop fort, trop bruyant. Je le retiens, en vain. Mon cœur tambourine aussi fort que leurs poings. Ils crient, encore, dans une langue que je ne comprends pas. Des sons gutturaux, rapides, qui me transpercent sans sens mais pleins de menace. Un mot qui me glace : « Ici ! » Ils savent. Un grand coup me fait frémir. La porte vibre de tout son cadre. Je crois qu’elle va céder. L’inconnu aussi a sursauté. Il tient sa tête entre ses mains, comme pour se boucher les oreilles.
Et puis... la sirène. La police ?
Quelqu’un de plus intelligent que moi l’a appelée. Heureusement !
Lointaine d’abord. Puis plus proche. Ce hurlement qui fend la nuit, aigu, déchirant. Dans le hall, les cris changent. Ils hésitent. Ils reculent. On entend des pas précipités dans l’escalier, une cavalcade, peut-être un juron.
Puis presque le calme. Juste la plainte du gyrophare, là-bas. Ou tout près. Je n’arrive plus à savoir.
Ma main reste sur la poignée. Ma nuque collée au mur. Et mes larmes coulent toutes seules, en silence.
Il glisse. Je le vois se laisser aller lentement sur le côté, toujours recroquevillé. Sa tête bascule doucement, jusqu’à toucher le sol. Il ne dit rien. Il ne pleure plus, comme soulagé.
Mes jambes ne veulent pas me porter.
À quelques centimètres, il n’est qu’une forme vague dans la pénombre. Sa respiration… est-ce que je l’entends encore ? J’ai un doute. J’ai peur d’approcher plus. J’ai peur de ce que je pourrais voir. Ou ne pas voir. Il n’a pas disparu. Il s’est juste… effondré.
Je finis par bouger. Lentement. Comme si le sol allait craquer sous mes pas. Je me dirige vers le lit. Je m’y laisse tomber plus que je ne m’y installe, recroquevillée moi aussi, les bras autour de mes jambes, comme lui.
Je ne vais pas le toucher, même pas lui parler.
Je ne pourrais pas.

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